Enquête : la vérité sur les “territoires zéro chômeur”


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Enquête : la vérité sur les “territoires zéro chômeur”

Alice, une jeune quinquagénaire aux cheveux noirs, a le sourire. Après des années de galère à enchaîner les petits boulots, elle vient de décrocher un contrat à durée indéterminée pour gérer une épicerie solidaire à Loos, près de Lille. Ici, le taux de chômage avoisine les 18 % de la population active (contre 9 % au niveau national) et le taux de pauvreté dépasse les 20 % (13 % en France). Autant dire que le lancement de l’expérimentation ” territoires zéro chômeur de longue durée ” en 2017 a été une bulle d’oxygène. ” Quelque 125 habitants en grande détresse ont pu retrouver un emploi durable payé au smic “, témoigne Jean-Baptiste Tranchant, responsable d’exploitation de La Fabrique de l’emploi, entreprise créée pour ce dispositif. ” C’est inespéré, lance Alice derrière son comptoir. Le matin, je ne vais plus au travail avec la boule au ventre en me disant que demain je serai au chômage. Avoir un CDI, ça stabilise et redonne confiance. ”

400 recrutements en un an

Bienvenue dans l’un des dix territoires qui expérimentent ce dispositif inédit qu’Emmanuel Macron veut généraliser avec son plan pauvreté. Après un peu plus d’un an de mise en oeuvre, 400 personnes ont déjà été recrutées. A priori, ce genre d’initiative pour les chômeurs de longue durée n’est pas nouveau. Depuis trente ans, les gouvernements ont inventé de multiples dispositifs aux noms barbares : travaux d’utilité collective (TUC) en 1984, contrats initiative emploi (CIE) en 1995, emplois-jeunes et contrats emplois consolidés (CEC) en 1997 ou encore contrats de génération en 2012… Sans grande efficacité, selon Pierre Cahuc, économiste spécialiste du marché du travail : ” Les gouvernements ne font jamais d’études préalables d’impact et n’évaluent que très rarement les dispositifs. De plus, les taux de retour à l’emploi sont décevants au regard des sommes engagées. ”

Alors, est-ce différent avec les territoires zéro chômeur ? Oui, selon Bernard Lemasson, président de la Fondation Accenture France, grand cabinet de conseil, partenaire de l’aventure : ” L’expérimentation prend en compte les enjeux financiers avec un souci d’efficacité. De plus, tout part des territoires et les chômeurs de longue durée sont placés au centre du dispositif. ” Grande innovation du projet : utiliser les milliards des dépenses sociales liées à la privation d’emploi pour financer un job aux chômeurs de longue durée. ” Le coût en France du chômage de longue durée s’établit à quelque 43 milliards d’euros, soit 18.000 euros par chômeur et par an, explique Laurent Grand-guillaume, ex-député socialiste, le père du projet. Or un emploi au Smic coûte 20 400 euros. L’idée, c’est de combler ce différentiel grâce aux revenus dégagés par les activités des chômeurs, grâce notamment au chiffre d’affaires réalisé par les EBE.

Concrètement, dans chaque territoire, une entreprise à but d’emploi (EBE) a été créée pour embaucher les demandeurs d’emploi de longue durée, identifiés par Pôle emploi et les associations. Ces structures sont chapeautées par un conseil d’administration qui réunit élus locaux, services de l’Etat, syndicats et entreprises. ” Cela permet une grande agilité, explique-t-on au cabinet de Xavier Bertrand, le président de la région Hauts-de-France. Nous nous adaptons aux spécificités du territoire et non l’inverse. ” Le coeur du projet, c’est de remettre les chômeurs au travail : ” L’expérimentation est un strapontin pour que les chômeurs puissent à terme réintégrer le secteur privé classique “, constate Frédéric Motte, le président du Medef local.

De sérieux écueils

Dans ce système, le patronat joue les vigies : ” Nous tentons d’apporter une réalité économique au projet, souffle Yann Orpin, président de la chambre de commerce et d’industrie de Lille et du conseil d’administration de La Fabrique de l’emploi, et de faire respecter le pitch de départ : offrir des emplois dans des activités délaissées par le secteur marchand. ” Maraîchage, aide à domicile, bricolage… Une entreprise à but d’emploi peut cumuler plus de vingt métiers différents !

Pourquoi un tel éparpillement ? ” Nous essayons de répondre aux aspirations des demandeurs d’emploi, répond Bertrand Foucher, patron de l’EBE EmerJean à Villeurbanne et cadre à Accenture, détaché en mécénat activité. Notre rôle, c’est de créer avec eux des activités qui les motivent. ” A Loos, c’est Alice qui a eu l’idée de l’épicerie solidaire : ” J’ai travaillé bénévolement pendant six mois pour faire les démarches administratives et trouver un local. ” Les chômeurs sont encouragés à être proactifs : ” Nous ne recrutons que des volontaires, détaille Jean-Baptiste Tranchant. Si quelqu’un attend dans son canapé un coup de fil de notre part, cela ne va pas le faire. ” Une fois embauchés, les nouveaux salariés s’autogèrent : il n’y a pas de hiérarchie intermédiaire mais des animateurs d’équipes tournants.

Séduisant sur le papier, ce système affronte de sérieux écueils. D’abord, la multi-activité des entreprises à but d’emploi peut empiéter sur le business d’autres firmes. ” Il y a une ligne rouge : ne pas concurrencer des sociétés existantes “, affirme Frédéric Motte. Parfois c’est un casse-tête : à Tourcoing, autre microterritoire de l’expérimentation, la création d’un garage solidaire aurait pu tourner au drame. ” Après réflexion, on a fixé des conditions de ressources pour ne pas siphonner la clientèle des autres garages “, explique Yann Orpin. ” Les activités existent déjà plus ou moins, confie une élue locale. Mais le privé renonce à faire du business dans certaines zones géographiques par souci de rentabilité. L’expérimentation s’engouffre dans ce vide. ”

Ensuite, la gestion au quotidien n’est pas simple : ” Il y a des cas d’absentéisme, admet Bertrand Foucher. A nous de remobiliser les gens pour que cela ne se reproduise pas. ” Certes, il peut utiliser l’arme du licenciement : ” Après avoir tout essayé, on a dû se séparer de trois employés “, poursuit Jean-Baptiste Tranchant. Enfin, beaucoup de ces chômeurs, éloignés depuis des années du marché de l’emploi, auront du mal à réintégrer le privé. A Loos, un seul salarié, sur la centaine bénéficiant du dispositif, a été débauché par l’enseigne Speedy. La marche vers le ” zéro chômeur ” sera très longue…

Le combat d’un ancien député socialisteSans lui, l’expérimentation n’aurait jamais vu le jour. Laurent Grandguillaume, la quarantaine, ex-député socialiste de la Côte-d’Or, porte le projet à bout de bras depuis plusieurs années. C’est à lui que l’on doit la loi ” zéro chômage de longue durée “, votée à l’unanimité par l’Assemblée nationale et le Sénat en 2016 et qui a posé les bases du projet. Depuis, il se bat pour convaincre les députés de la nouvelle majorité de généraliser le dispositif. D’après lui, c’est en bonne voie, le président et plusieurs ministres comme Gérald Darmanin, ex-maire de Tourcoing, l’un des territoires de l’expérimentation, soutenant son initiative. Sur le terrain, la demande est là : “De nombreux territoires nous contactent déjà”, se félicite Grandguillaume, convaincu d’avoir inventé une arme efficace contre le chômage de longue durée.
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